Ceuta n’a pas menacé l’Europe, les divisions politiques ont menacé la solidarité européenne
La situation tragique à Ceuta a été maîtrisée en 48 heures. Pourtant, les dirigeants européens l’ont requalifiée d’« invasion », ont affaibli l’unité de l’Union européenne et ont offert à ses ennemis le récit dystopique qu’ils appelaient de leurs vœux.
Fin juillet, environ 72.000 personnes ont tenté de passer du Maroc à l’enclave espagnole de Ceuta, l’une des rares frontières terrestres de l’Union européenne sur le continent africain. Au moins 79 personnes ont perdu la vie, noyées ou écrasées contre la jetée, tandis que les autorités locales redoutent un bilan définitif encore plus lourd.
Bien que cet incident ait mis au jour de graves défaillances dans la gestion des frontières, l’assistance humanitaire et la coopération du Maroc avec l’Espagne, il ne soutient en rien les conclusions tirées par plusieurs dirigeants européens et non européens : à savoir que Ceuta aurait représenté une « invasion » de l’Europe.
En l’espace de 48 heures, les autorités espagnoles et marocaines ont rétabli l’ordre. Plus de 70.000 personnes ont été renvoyées au Maroc, tandis que celles qui sont restées étaient en grande majorité des mineurs non accompagnés ou des personnes dont le dossier juridique était encore en cours d’examen. Personne n’a atteint l’Espagne continentale, et les personnes arrivées à Ceuta n’ont pas pu poursuivre leur route vers l’espace Schengen.
Cette distinction est essentielle. Ceuta était une crise meurtrière à l’une des frontières extérieures de l’Europe, et non un effondrement des frontières européennes elles-mêmes.
Une responsabilité pourtant partagée
De nombreux dirigeants européens l’ont pourtant traitée comme un événement d’une tout autre ampleur. Une perte de contrôle temporaire est devenue le crash-test d’un principe fondateur du projet européen : l’idée selon laquelle la pression exercée sur une frontière extérieure relève d’une responsabilité partagée. A cette mesure, de nombreux gouvernements ont failli.
Manfred Weber, leader du Parti populaire européen, a soutenu que cet épisode était lié à l’« effet d’appel » (pull factor) créé par le programme espagnol de régularisation des immigrants. Ursula von der Leyen a condamné l’incident, le jugeant « inacceptable », et a appelé à des renvois rapides, mais n’a dans un premier temps offert à l’Espagne qu’un soutien politique limité, tout en restant quasi muette sur le rôle du Maroc dans cette affaire. L’Italie a ensuite réinstauré des contrôles aux frontières pour les arrivées en provenance d’Espagne, tandis que Giorgia Meloni et la Première ministre danoise Mette Frederiksen ont orchestré une lettre signée par 22 dirigeants de l’UE, réaffirmant l’argument selon lequel le programme de régularisation espagnol avait contribué à la crise. Le Danemark, la Tchéquie et la Finlande ont également soutenu l’exclusion totale de l’Espagne de la libre circulation, invoquant le risque que des personnes déjà présentes dans l’espace de libre circulation ne poursuivent leur déplacement.
Aucune de ces affirmations ne résiste à l’examen. En réalité, de jeunes Marocains ont été attirés vers Ceuta par la promesse fallacieuse d’une campagne sur les réseaux sociaux qui déformait un arrêt de la Cour suprême. Cet arrêt interdisait le refoulement sommaire des nageurs ayant atteint l’enclave sans avoir au préalable eu accès aux procédures légales ordinaires. En outre, le programme de régularisation espagnol ne s’appliquait qu’aux personnes vivant déjà dans le pays ou aux demandeurs d’asile ayant déposé leur dossier avant la fin de l’année 2025. Le programme a pris fin le 30 juin – soit un mois avant les passages de Ceuta – et n’offrait aucune voie légale pour les personnes arrivées en juillet. Quant à ceux qui sont restés à Ceuta, ils ne pouvaient pas poursuivre leur voyage, les contrôles à la sortie étant déjà effectifs.
L’Espagne pointée du doigt : quand Schengen devient un instrument politique
La question n’a jamais été de savoir si l’Europe doit contrôler ses frontières. Elle le doit, et elle le fait. La véritable question était de savoir si la pression exercée à la frontière extérieure de l’Europe continuerait d’être traitée comme une responsabilité partagée ou si elle deviendrait un prétexte pour que les gouvernements se retournent les uns contre les autres.
Le contraste avec Lampedusa montre qu’il ne s’agissait pas simplement d’une question de gestion frontalière, mais de solidarité politique. En 2023, lorsque près de 160.000 migrants sont arrivés à Lampedusa – une île italienne devenue l’un des principaux points d’entrée de l’UE en Méditerranée –, Ursula von der Leyen s’y est rendue aux côtés de Giorgia Meloni pour déclarer que la migration irrégulière était un « défi européen » exigeant une « réponse européenne ». A la différence de Ceuta, les personnes arrivant à Lampedusa pouvaient se déplacer plus facilement au sein de l’espace Schengen, faisant de la migration secondaire une préoccupation plus immédiate. Pourtant, l’Italie a été traitée comme un Etat membre portant un fardeau commun, tandis que l’Espagne a été traitée comme un gouvernement dont les propres choix migratoires avaient contribué à créer le problème.
Cette divergence témoigne d’un glissement dans le débat migratoire européen et d’une réalité plus large : l’extrême droite n’a plus besoin de gouverner pour dicter la réponse de l’UE. Giorgia Meloni a contribué à amorcer la pression sur l’Espagne, mais Manfred Weber, Mette Frederiksen – une social-démocrate – et d’autres dirigeants ont transformé une posture partisane en la position officielle de 22 gouvernements. La solidarité est devenue conditionnelle, et Schengen est devenu un instrument politique visant à faire pression sur les gouvernements dont de nombreux dirigeants européens désapprouvaient la politique migratoire. Le résultat s’est traduit non seulement par une fragmentation interne, mais aussi par une vulnérabilité que des acteurs externes se sont empressés d’exploiter.
Les signes d’une menace pour la solidarité européenne
Le président américain Donald Trump a cité Ceuta comme une mise en garde à l’attention des électeurs américains sur les risques d’une immigration incontrôlée. JD Vance l’a décrite comme une « invasion de l’Occident ». Elon Musk a comparé ces franchissements au film de zombies World War Z. Le ministre des Affaires étrangères ukrainien a rapporté que plus de 1.500 publications liées à Ceuta circulaient sur des réseaux prorusses pilotés par les médias d’Etat Pravda et RT. Les hommes politiques européens n’ont pas créé ces récits, mais en relayant des messages similaires, ils en ont facilité l’amplification tout en occultant leur dimension potentielle de guerre hybride.
La portée durable de Ceuta réside moins dans ce qui s’est produit à la frontière que dans la réponse politique qui a suivi. Un épisode de désordre local est devenu l’épreuve de vérité de la cohésion européenne. Les événements de la semaine dernière exigent une enquête approfondie sur les réseaux de passeurs, la conduite du Maroc, la préparation de l’Espagne et la légalité des renvois. Mais ils ne doivent pas masquer la leçon essentielle : Ceuta n’a pas prouvé que l’Europe est incapable de défendre ses frontières. Elle a montré avec quelle rapidité les divisions politiques peuvent transformer une urgence frontalière locale en une menace pour la solidarité européenne. L’Espagne méritait un examen critique, mais elle méritait aussi du soutien. Rendez la solidarité conditionnelle à l’alignement politique, et Schengen cessera d’être une Union pour devenir une monnaie d’échange – une monnaie que nos adversaires savent désormais exactement comment placer.